Idées

Bernard Lugan, le dernier mousquetaire

Article publié le 10 Juin 2012 par geoffrey

Bernard Lugan est un personnage truculent. Moustache Belle Epoque, mèche impeccablement brossée, port altier et foulard de soie délicatement glissé dans la chemise, le gaillard fait dans le classicisme. Un style qu’il travaille, comme pour mieux se démarquer de ces universitaires débraillés au teint monacal, qui s’effarouchent devant la dette publique du pays ou la montée du Front National sur les plateaux aseptisés de Ce soir ou jamais ou C dans l’air. Peu de chances en revanche de croiser notre ami sur un plateau télé, la faute à une réputation sulfureuse – et c’est un doux euphémisme que d’employer ce terme-là. Raciste, antisémite, révisionniste, zélateur de l’apartheid… Bernard Lugan entend régulièrement siffler autour de sa longue carcasse les balles assassines des artificiers du politiquement correct. Portrait d’un anarchiste de droite « tendance mousquetaire ».

Bernard Lugan l’admet – avec d’ailleurs une fierté à peine voilée – il a toujours aimé la castagne. Responsable du service d’ordre de l’Action française lors des bastonnades de 68, il était le premier à desserrer le nœud de sa cravate d’étudiant post-pubère à Nanterre pour descendre dans la rue goûter allègrement à l’ivresse des combats politiques et corriger ceux qui préféraient à la fleur de lys, le marteau et la faucille. Des pugilats qui n’avaient pas grand chose à envier aux plus féroces batailles de rue qui faisaient naviguer en eaux troubles la France des années 1930. Selon ses propres termes « trop esthètes » (sic) pour faire front à l’immobilisme gaulliste et au mouvement de l’Histoire, Lugan et ses compagnons finiront par déposer les armes, reconnaissance tacite d’une défaite annoncée. « Les hasards de l’existence » amèneront alors celui-ci à poser le pied sur le continent africain. Il part en 1972 comme coopérant au Rwanda et abandonne son premier projet de thèse pour se consacrer à de nouveaux travaux de recherche. Après plus d’une dizaine d’années passées à dépouiller les fonds d’archives du pays et à mener des fouilles archéologiques, il rentre en France en 1983 et vient offrir ses savoirs d’africaniste à Lyon III. Il y enseignera son histoire de l’Afrique jusqu’en 2009 avant de partir, lassé d’esquiver les attaques répétées des « officines de police » d’une université passée entre les mains d’un « bas-clergé » qu’il abhorre. Vous l’aurez compris, la singularité du bonhomme tient pour beaucoup à cette répartie délicieusement agressive et qui n’est pas sans rappeler les envolées les plus tranchantes de la veille droite monarchiste.

Une répartie qui lui aura valu un paquet de procès et les attaques répétées du monde universitaire et journalistique. Force est de reconnaître que notre homme sort rarement à couvert, en particulier lorsqu’il affirme au cours d’un entretien avec Robert Ménard que « Nelson Mandela n’a rien fait du tout pour l’Afrique du Sud » et qu’ « il a tout raté ». Difficile d’égratigner avec tant de virulence les symboles. Pourtant, Bernard Lugan prend toujours un malin plaisir à dégoupiller les anathèmes, lui qui dénonce dans son dernier essai, Décolonisez l’Afrique !, « le couple sado-masochiste composé de la repentance européenne et de la victimisation africaine », qui a enfanté d’ « une Afrique immobile attribuant tous ses maux à la colonisation », n’hésitant pas à prôner la suppression de l’aide vers les pays africains. Les éditorialistes du Monde diplo apprécieront.

Aujourd’hui éloigné du monde universitaire, Bernard Lugan a tout le loisir de se consacrer à ses travaux d’expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et continue à dispenser des cours à l’École de guerre – ça ne s’invente pas. Si certains seraient tentés de voir en lui le simple trublion d’une droite déliquescente, les pavés consacrés à l’histoire du continent africain qu’il publie chaque année sont là pour rappeler qu’il est avant tout un chercheur. Ses lames, loin d’être rangées et toujours aussi coupantes, s’aiguisent désormais sur son site et dans les pages de sa revue, L’Afrique réelle, au travers desquels il continue à jouer sa meilleure partition : ferrailler contre cette bien-pensance qu’il exècre autant qu’il méprise ceux qui l’alimentent, ces « boutors de la sous-culture journalistique » et autres « lapins de coursive de la presse française », qu’il considère comme ses ennemis les plus farouches. Non content de croiser le fer avec la caste journalistique, notre mousquetaire ne laisse pas en reste les élites occidentales , accusées de tout confondre, sur fond d’inculture et d’idéologie. L’Histoire n’est pas une matière molle que l’on peut tendre et distendre au gré des bons sentiments, elle est une histoire du temps long qui implique distance et parfaite connaissance des faits. Et la pensée unique n’y a pas sa place.

En fait, Bernard Lugan oppose à une société « dévirilisée », les vertus de la parole vraie et de l’exactitude scientifique. Il revendique sans trembler « une conception aristocratique de la vie », préférant toujours à l’idéologie « lumiériste » de Léon Blum le génie colonisateur du maréchal Lyautey, aux syndicats les corps francs, à l’égalitarisme l’affirmation des différences, à la République une France charnelle . Quand Bernard-Henry Lévy se veut le sauveur du peuple lybien, il prévient lui d’une intervention qui risque de bouleverser la géopolitique d’un continent qu’il connaît sur le bout des doigts. À la confluence de l’intellectuel/écrivain engagé du début du 20ème siècle – on ne parle pas là du « philosophe militant » BhLien – et du pragmatisme universitaire anglo-saxon, Bernard Lugan est bien décidé à poursuivre un combat entamé dans ses premières années de jeune homme, la tête haute, le verbe acéré et la moustache toujours saillante. Comme une réminiscence d’un temps où la France se battait dans la rue, en queue de pie et nœud papillon.


http://bernardlugan.blogspot.fr/

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