Style

La frivolité essentielle

Article publié le 29 Mar 2012 par damien

Frédéric Monneyron, La Frivolité essentielle, Paris, PUF, 2001

C’est rassuré que le lecteur esthète referme après lecture le court essai du sociologue Frédéric Monneyron. Loin de toute vacuité et d’être une attitude désintéressée, La frivolité essentielle a l’ambition de replacer le vêtement dans un univers social intelligible. Car il est bien question dans cet ouvrage de savoir ce que représente aujourd’hui le « système de la mode » pour le dire avec Roland Barthes (Le système de la mode, 1983), à une époque où le vêtement paraît surchargé de symboles et ne renvoyer qu’à des communautés cloisonnées. Interroger le style n’est donc pas mince entreprise.

La réflexion de Frédéric Monneyron part d’un paradoxe simple : alors que le vêtement et la mode au sens large tiennent une place prépondérante dans notre système symbolique contemporain, ceux-ci ont cependant peu été étudiés et investis par le chercheur en sciences sociales. Bref, il y avait là raison de se saisir de cet objet pour ne pas le laisser languir froidement sur le papier glacé des magazines ou sécher sur la toile et la blogosphère. C’est convaincu de leur valeur heuristique indéniable que le vêtement et la mode peuvent en effet participer de la compréhension d’une époque. L’ouvrage invite ainsi à comprendre le rôle social de la mode, qui semble s’objectiver comme un « champ », si l’on ose reprendre le terme de Pierre Bourdieu.

Que nous disent donc nos vêtements? Rapport au monde, ils établissent surtout un rapport à soi. Mais affirmer cela ne semble pourtant pas relever d’une découverte épistémologique fondamentale puisqu’au delà de la standardisation de l’offre de prêt-à-porter – à laquelle il conviendrait d’opposer les créations de haute-couture (pourtant elles-mêmes remises en cause par des coopérations éphémères sous forme de collections capsules entre grands couturiers et chaines de prêt-à-porter) –, l’expression d’une identité individuelle au quotidien résiste malgré tout par le vêtement et par le style. L’intérêt est alors de reconsidérer ce que vient nous dire « la rue », expression à la connotation volontairement populaire, avec son cortège de représentations, que nous préférerons au diktat anglo-saxon du « street style ». Bref, en s’inscrivant dans la profondeur de nos imaginaires collectifs, la mode vient donner un sens profond à notre individualité et à nos rapports sociaux.

Si nous pouvons donc continuer de rechercher la pièce idéale, celle qui viendra exprimer le mieux ce que nous voulons être, c’est qu’une création vestimentaire est toujours vecteur de symboles, voire d’une mythologie. En épargnant au lecteur les références théoriques de la sociologie de l’imaginaire ici convoquées (Gilbert Durand notamment), il convient simplement de dire que le vêtement met en relation un ensemble d’acteurs pluriels qui participent du même système social. En repartant du créateur – et l’un des grands mérites de l’essai est de redonner au couturier (et non la couturière, la différence sémantique n’étant pas ironiquement ou tragiquement anachronique) et au tailleur leurs lettres de noblesse –, l’auteur déroule une chaîne d’interactions où chacun s’articule autour des images renvoyées. Et plus qu’une simple objectivation de ces relations et de ces images, il s’attache à comprendre leurs éventuelles remises en cause. Car après tout, que le premier qui ne s’est jamais lassé d’un vêtement acquis, parfois même sans l’avoir porté une seule fois, referme alors à ce stade de la lecture le livre qu’il tient entre les mains.

Androgynie et métissage : Grace Jones par Jean-Paul Goude (1981) est une représentation parfaite de la dynamique symbolique de la mode

C’est donc surtout sur ce point que l’on goûtera avec intérêt aux analyses de l’auteur sur les conditions de circulation spatiale (voire temporelle) de certaines pièces (chapitre 3) et sur la remise en cause du dimorphisme sexuel du vêtement (chapitre 4). La mode a besoin d’une dynamique. Pour le dire autrement, l’enjeu est de montrer l’importance des échanges croisés en matière de mode et de comprendre que l’importation d’éléments issus de vestiaires extérieurs relève d’une modification du regard porté sur l’Autre. Car c’est ici justement qu’elle puise les sources de son renouvellement. C’est alors tant un désir d’Ailleurs qu’une reconfiguration du système symbolique de la mode qui sont proposés sur les podiums. Quant à la redéfinition de l’identité sexuelle par le vêtement, la clarté du propos nous invite seulement à faire aujourd’hui le constat qu’une marque comme The Kooples (pour ne pas la citer) n’a rien de révolutionnaire dans la mesure où vestiaires masculins et féminins n’ont jamais cessé de se rencontrer et de se croiser.

Pour terminer, si Frédéric Monneyron s’arrête sur trois créateurs qu’il considère représentatifs des trois dernières décennies du XXe siècle (chronologiquement Yves Saint-Laurent, Jean-Paul Gaultier et Christian Lacroix), l’on ne saurait pourtant suggérer de décloisonner l’analyse – mais là s’agissait-il peut-être d’un parti-pris – pour envisager une circulation et un croisement des créateurs, sans pour autant tomber dans l’écueil de l’éternel retour des influences et des inspirations, et surtout proposer un regard rétrospectif sur la première décennie des années 2000 jusqu’à aujourd’hui.

Bref, les bases d’un tel projet sont posées et nous pouvons tous en être les dépositaires. Le beau est une asymptote toujours approchée mais jamais touchée ; nos shopping bags ne peuvent que s’en réjouir. En un mot, ne cessons jamais d’être frivoles.

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