Cinéma

Henri-Georges Clouzot, la révolution par les formes

Article publié le 25 Fév 2012 par geoffrey

Un type insomniaque qui se convainc au fil de ses longues nuits qu’il va révolutionner un art à bout de souffle, un autre type un peu trop frêle pour porter les angoisses du premier, une plastique au savoureux accent autrichien et un hôtel dans le Cantal. Voilà vulgairement résumé le projet porté au début de 1964 par Henri-Georges Clouzot, vieux loup de mer d’un cinéma d’une autre époque. Jetez un coup d’oeil à L’Assassin habite au 21 (1942) et au Salaire de la peur (1952) pour vous convaincre que regarder un Godard ou un Truffaut a un tout autre intérêt que celui de pouvoir vous la raconter dans des soirées faussement mondaines.

Pourtant, Clouzot voyait dans L’Enfer l’aboutissement d’une expérimentation unique dans l’histoire du cinéma, une secousse sismique qui aurait fait de la Nouvelle Vague un groupe de jeunes éphèbes juste bons à mener leur révolte dans les lignes réfractaires des Cahiers du Cinéma.
Mais ce projet cuisiné dans le cerveau bordélique et l’âme angoissée de Clouzot ne verra jamais le jour et la Nouvelle Vague se fera le porte-étendard de la révolution portée au septième art. Ne reste aujourd’hui du projet de Clouzot qu’un documentaire pudiquement intitulé L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot (2009), et dans lequel Ruxandra Medrea et Serge Bromberg s’efforcent d’exhumer les 185 bobines muettes (15 heures de rushes) et autres expérimentations sonores afin de retisser l’histoire dramatique d’un film qui devait être un peu plus que ça.

Quitte à joindre l’utile à l’agréable, Clouzot voulait aussi faire de L’Enfer une thérapie, un expédient à la mode de Fellini et son Huit et demi sorti un an plus tôt. Mettre en scène ses angoisses pour mieux les exorciser. Ce qu’avait été Marcello Mastroiani à Fellini, Serge Reggiani le sera à Clouzot. Il incarnera le rôle de Marcel Prieur, homme sans histoires dont la jalousie maladive n’a d’égale que l’éblouissante beauté de sa femme, Odette, interprétée par Romy Schneider.
C’est dans la transcription de cette jalousie obsessionnelle, dans cette folie mise en équation, que devait s’incarner la révolution voulue par Clouzot. Une révolution des formes par la recherche esthétique pour ne pas se laisser dépasser par son époque. Une révolution par le beau, comme un retour à la raison d’être du cinéma pour mieux en assurer la mue.

Le film se partage entre scènes en noir et blanc évoquant la vie quotidienne de Marcel et Odette près d’un hôtel du Cantal bordé d’un lac et scènes en couleurs réservées aux accès de jalousie de Marcel. Car ces parenthèses de folie ne peuvent avoir de sens que dans un univers extérieur, déroutant au possible.
Inversion des couleurs, jeux de miroir et de perspective, couleurs saturées, coït optique… Le réel est transformé dans des kaléidoscopes d’obsessions délirantes où les couleurs sont triturées à souhait et sur lesquels se superposent une distorsion des sons poussée à l’extrême. La souffrance mentale dont Marcel est victime n’a pas de limite et l’électroacoustique française des 60‘s en est son plus beau catalyseur.
Les studios dans lesquels sont réalisées les prises de vue avant le tournage sont le lieu de ces expérimentations psychédéliques. Un truc à coller un sacré mal de crâne. Pourtant, à leur vue, la Columbia cède à Clouzot un budget illimité : de petit film intimiste, L’Enfer prend des airs de projet hollywoodien aux ambitions immenses. Démesurées ?

Le tournage qui débute à l’été 64 ne dure que trois semaines : Clouzot reprend interminablement des scènes déjà tournées – son perfectionnisme tourne à l’obsession –  et l’ambiance de travail devient insupportable, les acteurs torturés à tel point que Serge Reggiani décide de quitter précipitamment l’aventure, visiblement à bout de force. Reggiani avait-il deviné que la névrose de son metteur en scène n’était qu’une affaire entre Clouzot et lui seul ?
Hasard ou pas, Clouzot sera victime d’un infarctus quelques jours plus tard, des suites d’une nouvelle reprise d’une de ses scènes. Le tournage sera arrêté, L’Enfer est mort-né.

Si les prouesses techniques et autres images fascinantes ressuscitées par Medrea et Bromberg peuvent faire regretter l’échec du projet révolutionnaire de Clouzot (Romy Schneider y est aussi un peu pour quelque chose, ne nous cachons rien), on envisage pareillement le ratage qu’aurait pu être le film achevé.
Clouzot s’est enfermé dans cette entreprise ô combien ambitieuse de faire naître un « cinéma total » à mesure que le tournage devenait toujours plus insoutenable. Le bougre continue à tourner alors qu’il se sait dans une impasse, comme si désormais, le beau était à aller chercher dans cet acharnement désespéré. La schizophrénie du cinéaste s’est emparée de son film, le laissant seul face à sa névrose. La thérapie n’a pas opéré et l’infarctus de Clouzot l’a sauvé d’une chute plus terrible encore – c’est d’ailleurs ce que laissera entendre Romy Schneider après le tournage.

En voulant pousser les possibilités de l’art scénique jusque dans leurs dernières résistances, Clouzot a fait voler en éclat son propre système immunitaire. Comme la beauté d’Odette a poussé Marcel à la folie, le budget illimité du film n’a-t-il pas tendu les draps de son lit de mort ?
Bernard Stora, stagiaire sur le film à l’époque, soulève à ce propos la question de la confrontation de l’artiste à la logique de productivité. Chacun se fera son propre avis sur la question.

L’Enfer se situe aujourd’hui entre la «vieille garde du cinéma français» et un cinéma nouveau. La victoire de l’imaginaire et des formes sera consacrée deux ans plus tard par Bergman et son Persona alors que la Nouvelle Vague ne cesse de prendre les galons de premier lieutenant de cette lutte entre Anciens et Modernes.
Au lieu du visage enduit d’huile et recouvert de paillettes d’Odette, la modernité se sera offerte au semi-automatique de Michel Poiccard (A bout de souffle, 1959). Clouzot, pris au piège de cette modernité, s’est noyé, emporté par son œuvre, et l’on ne peut s’empêcher de penser que la trajectoire dramatique de son projet rend celui-ci encore un peu plus beau. Car si l’échec est beau, le destin tragique de L’Enfer est sublime. Putain de romantisme.

 

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