Idées

Le virage de « l’Etat culturel »

Article publié le 30 Mar 2012 par romain

Au début de l’année, Nicolas Sarkozy a présenté ses vœux au monde de la culture. Ce traditionnel exercice rhétorique où le plus haut représentant de « l’Etat culturel » parade devant le Tout-Paris a revêtu cette année une dimension particulière : le Président de la République est en campagne et il s’agissait pour lui de déballer du discours-bilan. La tripotée de « cultureux » – tous là pour être vus – a failli dégueuler ses petits-fours tant la posture d’autosatisfaction foutait la nausée.

La stratégie de communication est simple et bien rodée : la politique culturelle du quinquennat est une réussite car le budget du Ministère de la Culture a augmenté alors même que la période de crise imposait une diminution globale des dépenses publiques. Nicolas Sarkozy a passé le mot à son lieutenant fraîchement débauché, le sulfureux Frédéric Mitterrand, locataire de la rue de Valois depuis 2009. Et ce dernier s’exécute, en défendant inlassablement le bilan du patron sur tous les plateaux télés. Cependant, les acteurs du monde culturel ne mordent pas à l’hameçon et grincent des dents quand on leur balance à la gueule la planche à billet comme argument massue. Outre des échecs emblématiques comme le fiasco de la loi Hadopi, c’est surtout l’esprit de ce que Frédéric Martel appelle le « sarkozysme culturel » qui peut être critiqué. Et ce n’est pas Olivier Poivre D’Arvor, actuel directeur de France Culture qui le contredira.

Des choix politiques ont été opérés en vertu d’une conception globale et très nouvelle de l’action culturelle qui prend à contre-pied notre tradition nationale en matière de culture. Véritable spécificité française, la politique culturelle a en effet toujours fait l’objet d’une attention particulière. Incarnée par des hommes d’Etat qui ont su lui consacrer une volonté politique de premier ordre, et soutenue par une organisation institutionnelle puissante, la rue de Valois n’a jamais été un ministère comme les autres et la culture a toujours été associée à une sorte d’idéal républicain. L’objectif historique de la « culture pour chacun », affirmé à la fin des années cinquante par Malraux était basé sur l’idée que chacun porte en soi une potentialité de culture qu’il peut rencontrer. Les efforts de démocratisation culturelle ont en effet été orientés dans l’idée d’une rencontre avec l’œuvre, véritable choc culturel nécessaire. Ses successeurs se sont attachés, avec plus ou moins de réussite, à s’inscrire dans cette filiation malrucienne. C’est l’intention qui compte.

C’est précisément à cet endroit que le sol a tremblé durant ce mandat. Beaucoup d’observateurs dénoncent aujourd’hui, par delà les clivages, la rupture opérée par Nicolas Sarkozy. L’enjeu de l’accès du public a en effet été incarné par le choix de l’industrie et de la consommation culturelle. Cette nouvelle vision est basée sur une logique de la demande et s’appuie sur un postulat simple : donner au public ce qu’il attend en numérisant une culture de masse. Tant pis pour la diversité artistique ; de toute façon, elle ne rapporte pas un rond. Rejeter la complexité en favorisant la production d’œuvres dites « accessibles » ressemble beaucoup à un renoncement. Il faut reconnaître au chef de l’Etat une certaine cohérence puisqu’il avait déjà renoncé à lire La Princesse de Clèves dans sa jeunesse lycéenne. Cette logique essentiellement patrimoniale – au sens du patrimoine marchand – s’est traduite par la mise en œuvre d’une « politique du guichet », véritable mise à mort de la création artistique. De manière générale, l’enjeu de l’accès aux œuvres a été bradé. Expo, théâtre, musée. Le public se renouvelle peu et ce sont les « initiés », urbains et éduqués, qui tirent toujours la barque. Le gadget de la gratuité des musées n’a en rien réduit la fracture culturelle et ce sont les catégories socio-professionnelles supérieures qui sont toujours largement représentées selon un schéma de reproduction sociale bourdieusien classique.

Qu’importe, puisque le succès au box-office d’une demi-daube comme Intouchables rassure. Tout du moins quand on a déjà accepté la logique d’une culture découpée en tranches, pour des publics différents, et complètement déconnectée de sa vision universaliste.

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