Idées

Ode à Andrea

Article publié le 02 Juil 2012 par geoffrey

Le coeur de l’Italie s’est arrêté quelques secondes hier soir. Des secondes insoutenables à voir le beau Andrea chialer toutes les larmes de son corps, dans cet enclos de Kiev démesurément grand. La Nazionale, bâtie sur les traits de génie de son lieutenant, s’est faite désosser en bonne et due forme par une Roja dont le niveau de jeu a parfois côtoyé le divin. Loin de nous l’idée de tirer une leçon tactique de ce match, encore moins de se palucher une énième fois devant la philosophie de jeu espagnole, chose dont se chargent déjà trop bien les prétendus « spécialistes » de ce sport. Mais comment rester sourd devant la détresse d’un garçon qui, à 33 printemps, aura rappelé à ceux qui en doutaient encore que le foot peut se lire aussi comme un art et s’apprécier comme une mélodie au moins aussi envoûtante qu’une partition maîtrisée à la Scala.

La Squadra de Cesare Prandelli aura probablement délivré le football le plus chatoyant de cet Euro. L’ancien coach de la Viola, au costume toujours impeccablement taillé – quand Laurent Blanc pavoisait avec cette ignoble cravate à rayures – a su bâtir un collectif fort. Une défense solide, un milieu de terrain autant travailleur qu’à l’aise balle au pied – certainement le plus classieux de la planète – et une doublette de canailles en attaque. Pourtant, hier face à l’Espagne, la Squadra a fait pâle figure, laissant à la force de frappe espagnole tout le loisir de se déployer dans la moiteur ukrainienne. Il n’empêche, la Providence aussi a joué un fort mauvais tour aux Italiens, forcés d’évoluer toute la dernière demi heure à dix contre onze. À moins que ce ne soit simplement  la faute à une usure physique évidente et à quelques choix contestables de son Mister. Quoiqu’il en soit, l’Italie en a pris quatre, et l’on ne pouvait décemment pas envisager un hypothétique retournement de situation dans ce match. Point. Néanmoins, cette leçon ne saurait suffire à enlever à la Nazionale ce qui lui est dû au sortir de cet Euro : le mérite d’une équipe agréable à voir jouer, assez couillue pour remettre sur la table un bon vieux 4-4-2 avec à la pointe du triangle, un bonhomme qui avait failli y rester huit mois plus tôt à la suite d’un AVC et un gamin de 21 ans qui fricote régulièrement avec les « kaïds » du sud du pays. Deux garçons que les gratte-papiers français se seraient empressée de taxer de « sales gosses » à la première sortie de route. Mais deux garçons d’abord très talentueux.

Le talent, elle est peut-être là la plus belle performance de Prandelli. Celle d’avoir su faire adhérer à un projet collectif des types bourrés de talent et pourtant parfois trop arrogants pour daigner se mettre au service des autres. Petite leçon à l’italienne à l’heure où en France, on se demande s’il ne serait pas plus judicieux d’offrir la sélection à des types « qui mouillent le maillot et chantent la Marseillaise » plutôt qu’à des sales gosses capricieux quand bien même ils ont de l’or dans les pieds. Parce que la sélection, ça se mérite. Mais 1. la notion de mérite, dans le foot, n’a aucun sens et  2. c’est aussi le boulot du sélectionneur que de faire comprendre à ces garçons que leurs dispositions naturelles n’auront d’éclat que dans un cadre collectif bien défini. On pourra toujours pleurer le gâchis de la génération 87 lors de cet Euro, ses représentants arriveront à maturité dans deux ans au Brésil, deux ans offerts au futur sélectionneur pour s’inspirer un peu du travail effectué sur la Botte.

Si le charme de cette Squadra tient au talent, comment ne pas évoquer celui de son architecte. Car au coeur de tout ce beau monde, a sévi un homme à l’élégance affolante, que l’on avait presque donné pour mort à l’orée de la saison dernière. On a la fâcheuse tendance à enterrer trop vite les génies. Andrea Pirlo est allé se refaire une santé du côté de Turin et il n’a sans doute jamais été aussi fort qu’à l’occasion de cette virée en Europe de l’Est. Chargé de dicter le tempo, il a excellé dans son rôle d’aiguilleur. Jeu court, jeu long, le garçon a une nouvelle fois été d’une justesse incroyable. Rien de très nouveau, on savait le joueur particulièrement doué. Mais Pirlo semble avoir su réinventer sa capacité de conservation de balle, accélérant le mouvement, permettant au bloc italien de se mouvoir avec une extrême fluidité. Ses facultés techniques retrouvées et son acuité tactique lui assurent ainsi toujours un temps d’avance sur le reste des joueurs présents sur le pré.

Le football italien a toujours été élitiste, offrant ses faveurs à une caste de joueurs plus doués que les autres, les fuoriclasse. Pirlo fait depuis longtemps partie de cette catégorie de joueurs et le dernier Euro n’aura été pour lui qu’une énième partition, qu’il se sera chargé de dicter avec une élégance qui ferait passer Lionel Messi pour un vulgaire Laurent Robert de sous-préfecture. Comme Zidane en 2006, Pirlo semble avoir atteint une forme de plénitude dans son jeu et, habité d’une confiance incroyable, il n’hésite pas à s’offrir devant Joe Hart, lors d’une séance de tirs au but mal engagée, une panenka bien sentie. « Pour reprendre l’ascendant psychologique », se justifie le garçon. Est-il vraiment utile d’en rajouter ?


En fait, Pirlo ne nous aura pas tant charmés par son pied de velours que par cette dégaine unique, qui n’est pas sans rappeler un football d’un autre temps où l’art du contre-pied et de la passe juste faisaient office de principes. Andrea est un joueur à l’ancienne, encore épargné par le diktat de la vitesse et de la puissance physique. Il est probablement l’un des derniers seigneurs du beau jeu. Et lorsque le talent parle avec tant d’entrain, tout le monde s’incline.

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