Idées

Richard Descoings, la rue Saint-Guillaume perd son mentor

Article publié le 05 Avr 2012 par geoffrey

Richard Descoings n’est plus depuis ce mardi 3 avril, et la France semble avoir trouvé dans la chambre d’hôtel new-yorkaise son théâtre le plus intensément dramatique. L’occasion de revenir sur les réformes menées par le patron de l’IEP de Paris depuis 1996, année où il débarque à la tête de l’institution francilienne. Passé lui-même par Sciences Po et l’ENA, le mec en connaît un rayon en matière de reproduction des élites et de mécanique bourdieusienne.

Chantre invétéré de la discrimination positive, Descoings, une fois les mains libérées des dossiers merdiques du Conseil d’Etat, décide de partir en croisade contre l’élitisme pour faire de l’accès des « classes populaires » aux grandes écoles le combat de ses quatre mandats. Les dernières chaines de « l’école des héritiers » chère à notre ami Bourdieu doivent être brisées une à une.
Le fait d’arme dont il est sans doute le plus fier est celui des « conventions ZEP » introduites en 2001 et qui offrent aux élèves issus de « zones éducatives prioritaires » le droit de déroger au concours traditionnel d’entrée pour franchir les portes tant désirées du 27 rue Saint Guillaume, portes qui ont bien souvent claqué à la gueule un peu trop basanée des lycéens de la Courneuve.
Comme tous n’avaient pas les moyens d’aller claquer des retournées dans les buts de Clairefontaine, il fallait bien trouver autre chose que le foot pour vanter les mérites de l’intégration/assimilation à la française. Le faire dans l’un des établissements d’enseignement supérieur les plus ronflants du pays avait le mérite de sentir le bon coup.

Si l’on peut encore douter de l’impact de l’argot blédard sur l’ouïe toute fragile des midinettes du 6ème arrondissement droguées aux Louboutin sur les bancs de la Péniche, force est de constater que cette mesure n’a pas été sans effet. La question de la reproduction sociale dans les filières sélectives ne date pas de 2001 et le système des conventions ZEP n’a pas été dupliqué dans d’autres filières sélectives, mais les qualités de communiquant du boss auront quand même permis de relancer un sujet en vogue –  achever l’élitisme républicain – et de gommer un peu les vilaines traces laissées par les mocassins des fistons de bonnes familles sur le sol désormais soyeux de l’IEP de Paris.

S’il est une évidence que Sciences Po est l’antichambre de l’ENA – et partant des futurs dirigeants de la nation – voir ses ratios de boursiers et de « minorités visibles » s’accroître peut faire espérer à ceux qui désespèrent que les têtes de l’Etat prennent un peu de couleurs. D’aucuns, néanmoins, se méfient de ces balivernes et il n’est pas étonnant de voir des directeurs d’écoles de commerce ou d’ingénieurs s’attacher à leur sacro-saint concours, devant la peur de créer un diplôme à deux vitesses.
Peu importe. Sciences Po se veut aujourd’hui la première des « écoles de la République » et les chiffres parlent pour elle – la part d’enfants d’ouvriers et d’employés est passée de 3% en 1998 à 12% en 2011. D’ailleurs, Richard Descoings s’était récemment décidé à faire sauter le dernier verrou élitiste solidement attaché aux portes de bronze de l’institution avec la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée en première année, prévue pour la rentrée 2013. « Diversifier le recrutement », miser sur la « personnalité » des étudiants : en sacrifiant l’épreuve symboliquement la plus forte à Sciences Po sur l’autel de la discrimination positive, ne risque-t-on pas de voir l’institution perdre de ce qui en faisait encore une exception dans le paysage universitaire français ?

En dix ans, Sciences Po est passé de 4500 à 10000 étudiants, s’est ouvert à des élèves de familles modestes, aux étudiants étrangers (40% du total actuel) et a vu la hausse de ses droits d’inscriptions tempérée par les bourses. Richard Descoings semble s’être attaché à faire de Sciences Po une sorte de LSE (London School of Economics) à la française, les boursiers en plus, les Nobel en moins. Il était l’incarnation d’une gauche libérale et réformiste de type blairiste, tournée vers les minorités et prête à servir un Etat « qui ferait le jeu de la construction européenne, de la mondialisation, et qui accepterait d’être évalué » selon les propres termes de ses collaborateurs.

En somme, Richard Descoings était un homme dans son temps, parangon d’une réussite faite de réseaux et d’attaches internationales, voulant aller toujours plus vite quitte à égratigner – souvent – la tradition. Il concentrait en lui seul l’équation insoluble qui colle depuis toujours à la peau de l’école républicaine : démocratiser l’enseignement sans en voir le niveau être nivelé par le bas. Jean-Pierre Chevènement et ses « 80% d’une classe d’âge au Bac » puis Nicolas Sarkozy et son éphémère désir d’imposer un quota de 30% de boursiers dans les grandes écoles n’ont été à ce titre que des recours de court-terme. Des réformes fracassantes certes, des réponses rapides s’il en est, mais qui n’ont eu pour seul mérite que de masquer pour un temps les insuffisances de notre belle « égalité républicaine ». Descoings, lui, se drapant des habits de sauveur de l’école républicaine, a fait du savoir, de la culture, de cette capacité de conceptualisation qui faisait la force des élites françaises ses adversaires, au point de devenir le fossoyeur de l’élitisme républicain. Héritier d’une tradition post-soixante-huitarde dont le premier dessein a été de liquider la « culture bourgeoise », il était aussi le relais le plus visible d’un libéralisme assumé s’attachant de son côté à dépecer la culture au profit d’un idéal consommateur. Oui, Richard Descoings était homme de contradictions, des contradictions figuratives de notre temps.

Oublions alors la performance un instant pour ouvrir les pistes certes plus coûteuses mais assurément porteuses d’espoirs des « prépas zéro » et autres « cordées de la réussite » – formes de remises à niveau d’élèves issus de milieux « défavorisés » – qui ne touchent pas aux concours et préservent ainsi une authentique égalité d’accès à un enseignement de qualité, sans céder aux sirènes qui chantonnent le si doux et rassurant refrain de la discrimination positive. Richard Descoings en était une icône et Sciences Po devra désormais faire sans son pygmalion.

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