Cinéma

Un monde sans pitié, l’élégance du désespoir

Article publié le 26 Avr 2012 par geoffrey

La caméra, braquée sur la façade brumeuse d’un Panthéon en mal de héros, redescend sur la rue où piétons et automobilistes se bousculent, lorgne sur un couple qui s’embrasse amoureusement à la terrasse d’un café. La musique est grave et une voix-off masculine, un rien désabusée, attaque : « Si au moins on pouvait en vouloir à quelqu’un. Si au moins on pouvait croire qu’on sert à quelque chose, qu’on va quelque part. Mais qu’est-ce qu’on nous a laissé ? Les lendemains qui chantent ? Le grand marché européen ? On n’a que dalle, on n’a plus qu’à être amoureux, comme des cons. Et ça, c’est pire que tout ». La caméra finit par revenir sur ce type qui fulmine contre les utopies, Hippo (Hippolyte Girardot), et la musique gagne un peu en vie. Hippo déambule dans les rues l’air guilleret, blazer au vent, juste le temps de dévisager de ces jolies filles qui n’ont rien à foutre de la retenue qu’exigerait la compagnie de leur mec.

Hippolyte Girardot, Yvan Attal


Hippo ne travaille pas, ne va pas au cinéma, ne lit pas. Hippo n’a pas grand chose à faire de sa vie « à part enculer les mouches », comme aime à lui rappeler son frère, avec qui il vit dans un grand foutoir où se retrouvent à la nuit tombée une tripotée de lycéens qui goûtent aux premières joies de l’insoumission, entre fumette et vodka frelatée. En fait, Hippo est le symbole d’une génération de jeunes gens que l’Histoire semble avoir oubliés, trop passionnés pour attendre des lendemains qui chantent, trop sages pour reprendre le flambeau d’une grande soeur qui avait botté le cul du Général de Gaulle. Car au-delà du jeu d’amourette qui guide Un monde sans pitié (1989), Eric Rochant s’attache à photographier une société, ou plutôt une jeunesse un peu à l’étroit dans sa société. Une tâche qui le convainc à faire le saut du court au long métrage, un saut qu’il sécurise en faisant appel à Hippolyte Girardot, avec lequel il avait déjà travaillé dans son court-métrage Comme les doigts d’une main (1984).

Hippo est donc ce jeune homme de 25-30 ans aux airs faussement nonchalants, qui vit du bluff – au poker comme en amour – et des royalties que son frère tire de ses ventes de shit. Un jeune homme que rien ne semble troubler, exceptés les appels de Francine, une quadragénaire un peu trop maquillée auprès de laquelle il va chercher un peu de tendresse en période de creux, et qu’il tente par tous les moyens de fuir une fois son péril accompli. Ce soir encore, son jeune frère se charge de la basse besogne pendant qu’Hippo file grimper dans sa voiture, retrouver le froid réconfort des nuits parisiennes. Mais un véhicule arrêté en double file le bloque. Assise à la place du passager, Nathalie (Mireille Perrier) ne sait pas conduire : Hippo prend le volant et le temps de s’enticher de cette mignonnette qui refuse ses avances, sous prétexte qu’elle « attend quelqu’un ». Hippo décide alors, le temps d’une après-midi, d’abandonner sa vie de bohème pour aller arpenter les couloirs de Normale à la recherche de cette jeune femme « qui s’appelle Nathalie, brune, mignonne ». Il finit par la retrouver, au détour d’une rue, la flétrit d’un romantisme à peine voilé jusqu’à gagner une invitation à boire un thé. Un claquement de doigts pour éteindre la Tour Eiffel – dans un scène qui deviendra fameuse – et une ballade poétique improvisée font mouche.

Dressant son habit mal ajusté de formules creuses devant la cuirasse blindée de certitudes de la jeune femme, Hippo semble être tombé amoureux, « comme un con », de cette normalienne qui s’intéresse à l’économie soviétique. Lui et sa charmante désinvolture rencontrent ce sentiment bizarre, qui vient fendre sa philosophie de « branleur » et à mesure qu’Hippo s’implique, il ne semble plus traverser la vie si aisément. Parce que plus que l’histoire d’un amour dégoulinant dont s’accommodent trop bien les séries TV de début d’après-midi, Rochant nous propose ici la rencontre entre deux jeunes qui vont finir par douter de leurs créneaux respectifs – lui un « branleur », elle une « youppie ».

Finalement, une histoire d’amourette pas trop mal ficelée pour nous amener au vrai sujet du film, le désenchantement d’une génération perdue dans le néant des années 80 et qui peine à se fixer entre Tapie et Fabius (comme on les comprend…) pour affronter le début de la décennie à suivre, celle de la chute du Mur et de la construction européenne. Car Rochant nous livre ici un vrai film de société, qui marque le point de départ du « jeune cinéma d’auteur », celui de la génération dite « de la fémis » – dont fait partie Arnaud Desplechin qui a co-signé le scénario d’Un monde sans pitié – et qui s’attachera à faire de ses films les instantanés d’une époque, d’une société. Hippo n’est pas seulement ce « branleur » auquel on finit par s’attacher, comme d’ailleurs on s’attache à son ami d’infortune Halpern, interprété par un Yvan Attal apathique et particulièrement maladroit avec ses « conquêtes » de l’autre sexe, au point de lui sous-tirer cette délicieuse réplique : « En ce moment, les nanas elles délirent, elles supportent plus les branleurs. Faudrait tous qu’on devienne des youppies putain ». Hippolyte Girardot et Yvan Attal (qui soit dit en passant, fait ici sa première apparition au cinéma et glanera le César du meilleur espoir masculin pour son rôle) incarnent des personnages qui s’affirment dans la légèreté, la fuite et la dérision face au monde qui arrive. Un monde qui ne présage rien de bon, comme l’affirme d’un ton laconique un kiosqueur à Hippo qui lui demande quelles sont les nouvelles du jour : « Le patronat exploite les salariés, le capital produit de la plus-value et le prolétariat se paupérise. Rien de neuf ». On peut ainsi mesurer tout le vide qui sépare, dans une même génération, des types comme Hippo et Halpern et des normaliens en pull et chemise qui « ripaillent » un soir chez Nathalie, sur fond de jazz et d’un humour qui fleure bon les jeunesses RPR.

Le film de Rochant est un film générationnel, celui d’une classe d’âge rongée par le doute et qui éprouve le sentiment un peu honteux d’avoir été laissée de côté.  Au cours d’une sauterie anodine à l’appart des deux frangins, le regard d’Hippo en même temps que la caméra s’arrêtent sur un écran de télévision qui diffuse des images d’étudiants défilant sous une bannière rouge devant le Panthéon, sans doute au chaud printemps de 1968. La bande son, grave, et l’air rêveur d’Hippo laissent à penser qu’il aurait aimé en être, de cette jeunesse qui a « vécu des trucs ». Rochant a choisi Hippo pour incarner son discours sur cette génération qui atteint l’âge de raison à l’orée des années 90 et son regret de ne pas avoir vécu ces « fabuleuses » années soixante et soixante-dix. Des années qui sont en réalité des années fantasmées, esthétisées, comme les boomers avant eux avaient fantasmé la figure tutélaire du résistant pour essayer de s’émanciper par la révolte, en mai 68.

Au cours d’une scène dans laquelle Hippo et son frère débarquent chez leurs parents remplir des poches qui se vident au rythme de veillées nocturnes, leur père, qui se vante d’avoir travaillé dur toute sa vie, s’étonne de la fainéantise de ses garçons. La réponse d’Hippo se suffit à elle-même : « À trop donner, nous on paie maintenant ». Le sentiment d’une génération désabusée et qui tente de survivre par « l’esquive et le bricolage résistant » comme l’affirme l’universitaire François Cusset dans son essai La Décennie. De jeunes gens qui se sentent à l’étroit dans des années que Cusset qualifie de « catastrophe intellectuelle et politique », un « affaissement général » qui a fini par transformer le pays en vieille fille aigrie.

Vous comprendrez donc qu’il n’est pas complètement inutile, pour la génération qui est la notre, de voir (ou revoir) Un monde sans pitié.

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