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Yéyés : au carrefour de la contreculture et de la culture pop

Article publié le 28 Juin 2012 par olivier

Les années 60. Alors qu’une culture de masse pop – aussi définie par le terme un peu fourre-tout de « mainstream » – émerge en France, on assiste à l’apparition d’un nouveau courant musical doté d’une forte identité française et plus généralement francophone. Edgar Morin, sociologue français, fut le premier à le décrire en utilisant le terme de « yéyé », transcription française du  « Yeah » et déformation du fameux « yes », ponctuant les chansons  de rock et de twist américaines. Usité pour décrire une musique ou une chanson adaptée d’un succès américain, le terme de « yéyé » décrira par la suite le courant musical dans son intégralité. Impossible pour les baby-boomers d’avoir échappé aux porte-drapeaux de ce courant qu’étaient alors  des  médias comme « Salut les Copains » ou des artistes phares comme Johnny Hallyday. Néanmoins, au-delà de l’utilisation railleuse, péjorative et assez réductrice du terme « yéyé », se cache en réalité un processus de transfert sociétal, que l’on retrouve aussi bien dans les valeurs alors véhiculées par ces nouveaux artistes (qui sont en réalité de simples interprètes et rien de plus) que dans les modes de consommation et schémas de distribution employés à l’époque.

Un bande de mecs à la cool

Nous sommes en 1959, le 19 octobre plus précisément, quand Daniel Filipacchi et Franck Ténot, deux jeunes ténors du journalisme musical, alors soutenus par le charismatique directeur d’Europe 1 Lucien Morisse, décident de lancer « Salut les copains » et de bouleverser, dans des propensions qu’ils n’envisageaient peut-être pas, un paysage radiophonique français, il faut bien l’avouer, alors très terne. Une émission faite par les jeunes, pour les jeunes, brisant nombre de codes établis dans une France dirigée depuis près de six mois par l’ataraxie pesante du Général de Gaulle. Tutoiement, ton rebelle, l’émission vend un soupçon de révolte à une jeunesse nourrie au transistor qui n’attendait plus que ça. Le succès est fulgurant et très rapidement « SLC » version papier est lancé sous la forme d’un magazine qui ira jusqu’à dépasser le million d’exemplaires tirés. Ce succès se concrétise le 23 juin 1963 lorsque plus de 200 000 adolescents en pantalons serrés et blazers cintrés se rassemblent à l’appel du journal Place de la Nation pour écouter Richard Anthony, Johnny Hallyday et autres Sylvie Vartan… Les quelques incidents se produisant en marge du regroupement suffisent à faire douter une partie de cette France conservatrice et moribonde quant aux  motivations de sa jeunesse très rapidement jugée « sous mauvaise influence » par la presse hexagonale. Paris-Soir ira même jusqu’à titrer « Salut les voyous », révélant l’importante fracture sociale séparant alors la jeunesse française issue du baby-boom de ses ainés.

Or, dans les faits, le courant Yéyé n’est pas un courant de révolte à l’encontre d’un modèle de société comme a pu l’être Mai 1968, mais bel et bien un mouvement de type libertarien. La jeunesse yéyé aspire alors à une certaine insouciance rythmée par une musique gaie et ludique aux paroles aussi parlantes qu’idiotes. Rien de plus, rien de moins. Si le courant yéyé a, par ses coups de boutoir pop, sorti nombre des jeunes Français de l’amorphisme et a sans doute été nécessaire et bénéfique à la société française de l’époque, n’oublions pas que c’est ce même courant qui nous a entraînés à une vitesse fulgurante vers de nouveaux schémas de consommation musicale de masse.

La presse traditionnelle se fourvoie donc et se trompe de cible. Les vrais « voyous » – terme alors très noble si l’on porte attention à la proximité de Mai 1968 – n’écoutent pas « Tous les garçons et les filles » ou « Poupée de cire ». En total antagonisme avec « cette version vaselinée de la culture adolescente qui jaillissait en Californie et dans le rock américain. » comme le note Edgar Morin, grandit une autre jeunesse française dont l’heure viendra quelques années plus tard. Cheveux longs, barbes hirsutes et pattes d’eph, cette autre frange de la jeunesse hexagonale se construit en opposition à celle des yéyés. Une véritable contre-culture dont les parangons sont Denis Hopper, Frank Zappa ou Che Guevara et les lectures de chevet s’appellent « Harakiri » et un peu plus tard « Actuel ». Plus engagés, plus politisés, ceux qui sont aussi appelés « Freaks » préfèrent déjà l’original aux pâles copies livrées par les majors du disque et pressentent la voie dans laquelle vont s’engouffrer les producteurs musicaux. « Dans le yé-yé, il y a superposition, voire mixage de contenus de la culture de masse et d’une absence de contenus. Yé-yé est quelque chose qui sonne comme le dada de Tzara et quelque chose qui sonne déjà le gaga. » Musicalement, c’est exactement ça : les yéyés sont déjà gaga avant d’avoir commencé à exister.  Le courant yéyé réussit à rendre infiniment pauvre un mouvement d’une densité et d’une force incroyable sévissant à l’époque aux USA et au Royaume-Uni. Un peu à l’instar des versions françaises au cinéma, l’aseptisation et la simple et dure transposition des classiques américains enlève tout panache, toute identité à ces mêmes œuvres originales dont les interprètes français se font l’écho. C’est donc une version acidulée et réchauffée qui est livrée en pâture à la jeunesse française, qui malheureusement n’en prend pas vraiment conscience.

Dennis Hopper, James Fonda et Jack Nicholson dans Easy Rider

A y repenser à deux fois, l’apparition des yéyés est symptomatique et corrélative d’une réduction des contenus au profit des contenants (l’image plutôt que le fond) dans un paysage culturel français qui deviendra toujours plus uniforme. Mai 1968 sonnera en quelque sorte le glas d’une certaine idéologie, notamment incarnée par les « Freaks », vouée à se voir cantonnée à un rôle d’opposition. Les yéyés ont permis de voir les contenus musicaux réduits au minimum de leur importance, permettant l’adoption de schémas de consommation standardisés. Le combat idéologique fut rapidement gagné, fortement servi par les logiques de marché et les nouveaux canaux de distribution en lien étroit avec les majors du disque.

La génération Yéyé est un symbole de la globalisation plus générale de nos sociétés survenue à vitesse accélérée durant les Trente Glorieuses et de la victoire d’un certain rapport managérial et très commercial à la culture. Cantonnant les cultures alternatives aux confidentialités, ce courant musical à ouvert les portes au « baloche » et à la variété française la plus insipide en prouvant que les recettes les plus simples étaient souvent les plus efficaces.  Le très hypocritement francisé mouvement yé-yé fit passer la pilule de la globalisation plus facilement auprès de bon nombre de Français.
Sociétalement parlant, si le mouvement à sûrement contribué à l’ouverture de la société française durant cette époque charnière, notons également qu’ils seront beaucoup à ne pas avoir franchi le pas lorsque Mai 1968 battait son plein. Sans porter de jugement de valeur, on reconnaît quand même une ambiguïté et une demi-teinte propre à ce mouvement qui, de par sa nature même ne pouvait se permettre d’aller au fond des choses. Un mouvement mort-né en somme.

Sûrement le meilleur des Yéyé... (Françoise Hardy)

Au final, son plus grand apport aura sûrement été de dresser dos à dos culture de masse et cultures alternatives, désormais plus facilement identifiables. C’est d’ailleurs après Mai 1968 que le mouvement yéyé sera le plus décrié, beaucoup d’alternatifs voyant en lui tous les signes d’un « certain type de conditionnement idéologique » (Jacques Vassal). A posteriori, il est quand même regrettable d’avoir pu accorder autant de crédit à un mouvement musicalement extrêmement pauvre – de par sa nature même, une pâle copie – et au fond terriblement conservateur. Sur le plan musical, l’existence même de ce mouvement est une preuve de plus, hélas, que la France n’a jamais été un pays de Rock. Notre vraie musique contestataire est à trouver dans les racines mêmes de la musique française parmi les grands Ferra, Brel, Ferrer ou encore Gainsbourg de manière plus nuancée. En bradant une partie de son identité au profit d’une pâle copie uniformisante, la France s’est jointe au processus de globalisation culturelle avec plus ou moins de légèreté. On retiendra surtout que les mouvements étudiants de Mai 1968 n’étaient pas rythmés par « Tous les garçons et les filles ». On parle quand même d’une sale époque qui voyait les Beatles ouvrir pour Sylvie Vartan à l’Olympia ou Jimi Hendrix officier en première partie de Johnny Hallyday…

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